F2P : Et si nos poules bio mangeaient ce qui pousse chez nous ?

14 septembre 2026 par
F2P : Et si nos poules bio mangeaient ce qui pousse chez nous ?
SynHERA, Alisson FORET

Et si les poules pondeuses bio pouvaient être nourries avec des ressources produites en Wallonie plutôt qu’avec des protéines importées ? C’est le défi que relève le projet F2P, porté par la Haute École Charlemagne, la Haute École Condorcet et en partenariat avec l'Université de Liège. L’objectif est ambitieux : remplacer une partie des protéines conventionnelles, comme le soja importé, par des fourrages locaux tels que la luzerne et le trèfle, tout en maintenant la santé des poules et la qualité des œufs.

Au-delà d’une simple alternative alimentaire, le projet répond à un enjeu majeur pour les éleveurs wallons : gagner en autonomie alimentaire, réduire leur dépendance aux importations et diminuer les coûts de production.


Une alimentation plus locale pour des élevages plus autonomes

Aujourd’hui, la majorité des élevages de poules pondeuses biologiques en Wallonie utilisent encore des aliments riches en protéines importées, principalement du soja et des tourteaux de soja. Or, ces matières premières sont coûteuses, soumises aux fluctuations du marché mondial et rendent les exploitations dépendantes des importations.

Les chercheurs se sont donc demandé si des cultures déjà présentes en Wallonie, comme la luzerne et le trèfle violet, deux légumineuses naturellement riches en protéines, en fibres, en vitamines et en minéraux, pourraient remplacer une partie de ces aliments conventionnels.

Cette approche permettrait non seulement de valoriser des ressources produites localement, mais aussi de rendre les exploitations plus résilientes face aux incertitudes économiques et aux enjeux environnementaux.


De la prairie jusqu'à l'alimentation des poules

Le travail commence bien avant l’arrivée des fourrages dans les mangeoires.

Après la récolte de la luzerne ou du trèfle, les plantes sont d’abord séchées afin de préserver leurs qualités nutritionnelles. Elles passent ensuite par une étape de défibrage qui consiste à séparer les feuilles des tiges. Les feuilles, beaucoup plus riches en protéines, sont conservées tandis que les tiges sont écartées.

Ces feuilles sont ensuite broyées pour produire des granulés (pellets), qui sont intégrés à l’alimentation des poules dans différentes proportions. Cette préparation permet d'obtenir un aliment homogène, facilement consommé par les animaux.


Des essais menés directement sur les élevages

Les expérimentations sont suivies au Centre des Technologies Agronomiques (CTA) de Strée, où les chercheurs évaluent l'impact de ces nouveaux régimes alimentaires sur les poules pondeuses.

Chaque semaine, les volailles sont pesées individuellement. Elles sont placées dans un seau pendant la pesée afin d'éviter qu'elles ne s'échappent ou ne sautent de la balance. Ce suivi permet de vérifier que l'introduction de trèfle ou de luzerne n'entraîne pas de perte de poids et que les animaux conservent un bon état sanitaire.

Les chercheurs enregistrent également la quantité d'aliments distribués et celle qui reste dans les mangeoires afin de mesurer précisément la consommation des poules et leur appétence pour ces nouveaux aliments.


Des œufs analysés sous toutes les coutures

Les œufs produits sont ensuite soumis à une série d'analyses physiques et chimiques au laboratoire du CTA.

Chaque œuf est pesé, puis différentes mesures sont réalisées : sa longueur, sa largeur, le poids du jaune, le poids et l'épaisseur de la coquille, ainsi que la hauteur du jaune et du blanc.

Ces paramètres permettent d'évaluer très précisément la qualité des œufs. Par exemple, un blanc d'œuf épais et bien bombé est le signe d'un œuf de bonne qualité et d'une excellente conservation. À l'inverse, lorsque le blanc devient plus liquide et s'étale davantage, cela traduit une perte de fraîcheur.

Au-delà de ces caractéristiques physiques, les chercheurs analysent également la composition nutritionnelle des œufs. Les acides gras sont mesurés au laboratoire de médecine de l'Université de Liège afin de déterminer les concentrations en acides gras mono-insaturés, polyinsaturés, ainsi qu'en oméga-3 et oméga-6. Ces analyses permettent de vérifier si l'alimentation enrichie en fourrages influence positivement la valeur nutritionnelle des œufs.


Comprendre ce qui se passe dans l'intestin des poules

Le projet ne s'intéresse pas uniquement aux performances de production. Les chercheurs cherchent également à comprendre comment cette alimentation influence le microbiote intestinal des poules.

Pour cela, des prélèvements de fientes sont réalisés directement dans les enclos au moment des repas. Une bâche est installée au sol afin de récupérer les échantillons dans de bonnes conditions.

Chaque poule doit produire une fiente, puis deux fientes provenant du même groupe sont réunies dans un même tube. Lors du prélèvement, les parties blanchâtres des fientes sont volontairement évitées car elles correspondent principalement à de l'urée, susceptible de perturber l'extraction de l'ADN.

Ces échantillons sont ensuite acheminés vers le laboratoire de biotechnologie de la Haute École Condorcet à Ath.


Une extraction d'ADN très minutieuse

Au laboratoire, les scientifiques réalisent plusieurs étapes avant d'accéder à l'information génétique contenue dans les échantillons.

Un premier traitement est appliqué afin de ne conserver que les cellules encore actives et d'éviter d'amplifier l'ADN provenant de cellules mortes.

Les tubes passent ensuite au vortex, une étape qui homogénéise parfaitement le contenu, les matières solides ayant tendance à se déposer au fond tandis que le liquide reste en surface. Après quelques minutes d'incubation à l'obscurité, les échantillons sont transférés dans des tubes contenant de petites billes.

Ces tubes sont placés dans un appareil qui les secoue très rapidement. Les billes provoquent alors une lyse mécanique des cellules : elles déchirent les parois cellulaires et libèrent l'ADN. Une nouvelle phase d'homogénéisation sur vortex horizontal complète cette préparation avant l'extraction finale de l'ADN.


Le séquençage du microbiote 

Une fois l'ADN extrait, les chercheurs analysent les communautés bactériennes et fongiques présentes dans l'intestin des poules.

Les régions génétiques d'intérêt sont d'abord amplifiées par PCR. Les fragments d'ADN sont ensuite contrôlés, identifiés grâce à des marqueurs moléculaires (tags), puis envoyés sur un séquenceur à haut débit.

Cet équipement génère plusieurs millions de séquences d'ADN, offrant une photographie très précise du microbiote intestinal de chaque groupe de poules.

Toutes ces données sont ensuite traitées par bio-informatique afin d'identifier les bactéries et les champignons présents et de déterminer si l'alimentation à base de trèfle ou de luzerne favorise le développement de micro-organismes bénéfiques pour la digestion, l'immunité et la santé globale des animaux.


Des premiers résultats très encourageants​

Les essais ont débuté avec un remplacement de 10 % de l'alimentation conventionnelle par de la luzerne ou du trèfle. Les premiers résultats se sont révélés très satisfaisants, tant sur la consommation des aliments que sur la qualité des œufs.

Les chercheurs ont ensuite augmenté progressivement le taux d'incorporation à 20 %, avec là aussi des résultats qualifiés de très prometteurs.

Le projet poursuit aujourd'hui les expérimentations avec un taux de substitution de 30 %. Les prochaines analyses statistiques permettront de déterminer jusqu'où il est possible d'aller sans affecter le poids des poules ni leurs performances de production.


 Un enjeu économique majeur

L'alimentation représente près de 70 % du coût de production dans un élevage de poules pondeuses. Réduire de 20 à 30 % l'utilisation des aliments conventionnels pourrait donc générer des économies considérables.

Pour un élevage de 10 000 poules, cette réduction représenterait plusieurs milliers d'euros économisés chaque année, tout en limitant la dépendance aux protéines importées.

Au-delà des bénéfices économiques, cette approche permettrait de valoriser les cultures locales, de renforcer l'autonomie alimentaire des exploitations wallonnes et de développer une filière plus durable.


 Une recherche au service de l'agriculture de demain 

Après près de deux années d'expérimentation, les premiers résultats montrent que l'incorporation de luzerne ou de trèfle est bien acceptée par les poules et permet de maintenir une bonne qualité des œufs. Les analyses du microbiote suggèrent également que cette alimentation pourrait favoriser des espèces bactériennes et fongiques bénéfiques, contribuant à une meilleure digestion et à une immunité renforcée.

Les travaux se poursuivent afin de confirmer ces observations et de déterminer le taux optimal d'incorporation des fourrages.

À terme, le projet F2P pourrait offrir aux éleveurs wallons une solution concrète pour produire des œufs de qualité tout en s'appuyant davantage sur les ressources agricoles locales. Un projet qui répond à la fois à des enjeux économiques, environnementaux et territoriaux, en ouvrant la voie à une production avicole plus autonome et plus durable.


PROJET F2P

Porteur principal du projet : 

· Yves Gielen - Haute École Charlemagne

Porteur secondaire du projet : 

Déborah Lanterbecq - HEPH Condorcet

Équipe de recherche : 

· Sophie El Abbas - Haute École Charlemagne

· Eric Dangoxhe - Haute École Charlemagne

· Abbas Hamim - Haute École Charlemagne

· John Rivière - HEPH Condorcet

· Alessia Bellanca - HEPH Condorcet

Projet financé par : 

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