
1. Pourriez-vous nous résumer les étapes clés de votre parcours ? Au-delà de ce cadre académique, quel a été l'élément déclencheur ou la rencontre qui vous a véritablement orienté vers le monde de la recherche ?
Après une licence en Histoire de l’art et archéologie des Temps modernes, j’ai obtenu un diplôme d’études approfondies en Science du livre et de la documentation et suivi une formation en antiquariat. Pour le mémoire de licence, j’avais choisi d’analyser les liens entre art, architecture et jardins par une étude des fabriques conservées dans les jardins de la principauté de Liège. Blessée dans un accident de la route, j’ai bénéficié d’une année pour arpenter les bibliothèques spécialisées du pays et de France et parcourir des dizaines de parcs et jardins historiques. C’est à ce moment que le virus des jardins m’a gagnée. Grâce à une bourse de la Fondation Roi Baudouin, j’ai complété ma formation autodidacte d’un diplôme en « Jardins historiques, patrimoine et paysages » de l’ENSA de Versailles (1997-1998) où le travail de fin d’étude m’a portée jusque Rome où, avec deux architectes et un ingénieur horticole, nous avons réalisé les études préliminaires à la restauration des jardins de la Villas Médicis. En 2020, j’ai publié ma thèse de doctorat (Uliège, 2015) sur « le jardin anglais dans les Pays-Bas méridionaux (1761-1927) ». Après un 1er emploi dans la vente d’œuvres d’art, j’ai été engagée comme conseiller scientifique par l’asbl Qualité-Village-Wallonie pour conduire des études sur le patrimoine rural, kiosques à musique et ouvrages hydrauliques, un des sujets traités portant sur les réseaux hydrauliques des jardins. Entre 1991 et 2003, le Service Public de Wallonie m’a confié la direction de « l’Inventaire des parcs et jardins historiques de Wallonie » ; avec une petite équipe associant architectes de jardins et historiens de l’art, nous avons publié 9 volumes entre 1992 et 2008. Dans la foulée, l’Institut du Patrimoine wallon m’a commandé un ouvrage de vulgarisation scientifique, édité en 2008. Depuis 2005, j’ai une charge d’enseignement à temps partiel répartie entre le bachelier en architecture des jardins et du paysages, le master en architecture du paysage et le master de spécialisation interuniversitaire en conservation restauration du patrimoine culturel immobilier. Parallèlement, je poursuis des études préalables à la restauration de jardins historiques en Belgique (Freÿr, Annevoie) et à l’étranger ainsi que diverses missions de recherche et de conseil en matière de préservation, restauration et valorisation du patrimoine des jardins.
2. Quels sont vos domaines d’expertise ?
Les différentes formations ainsi que la thèse de doctorat consacrée au « Jardin anglais dans les anciens Pays-Bas méridionaux (1791-1827) », publiée par l’Académie royale de Belgique en 2022 m’ont permis de développer une expertise en recherche appliquée associant études documentaires, études techniques et collectes de données de terrain. Cette expertise pluridisciplinaire et interdisciplinaire portant sur des études de jardins préalables à la restauration a directement nourri mes enseignements en histoire de l’art des jardins, histoire et étude du paysage, conservation et restauration du patrimoine. Elle a par ailleurs été mise au service d’un mandat de longue date auprès de la Commission royale des Monuments Sites et Fouilles, dans diverses activités associatives en Belgique (Comité René Pechère) et dans des réseaux internationaux tels que le Comité scientifique des paysages culturels de l’Icomos et l’Institut européen des Jardins & Paysages (Normandie). Enfin, comme membre des jurys du Prix littéraire René Pechère et du Prix de l’Art des jardins de la Fondation Signature (Institut de France).
3. Sur quel(s) projet(s) travaillez-vous actuellement et à quelle(s) problématique(s) concrète(s) tentez-vous de répondre ?
Depuis 2022, grâce à un financement interne de la HE Charlemagne (Gembloux) et en partenariat avec l’axe Biodiversité & Paysage de l’ULiège (Gembloux Agro Bio-Tech), avec Alexis Billon (architecte paysagiste), nous avons initié un projet de recherche visant l’étude de la biodiversité en parcs historiques, plus particulièrement : Comment évaluer le potentiel d’accueil de biodiversité dans un jardin et comment l’optimiser à travers des modalités de gestion adaptées, préservant à la fois le patrimoine naturel et culturel ? Le principal objectif de la recherche est la conception et la livraison d’un outil spécifique de gestion de la biodiversité à destination des propriétaires et gestionnaires privés et publics. Le projet inclut l’élaboration d’un guide méthodologique d’analyse des données de terrain (recherche en cocréation) et l’intégration des résultats des études de cas dans un outil numérique dynamique capable d’apporter un cadre d’intervention aux acteurs de terrain. Ce faisant, le projet répond à un double constat : l’absence d’aide à la rédaction de plan de gestion pour les propriétaires de biens patrimoniaux en Région wallonne et, d’autre part, les difficultés d’arbitrage auxquels ces dernier se trouvent confrontés pour la gestion de domaines historiques incluant des espaces de nature protégée (réserve naturelle ou site Natura 2000) ou non au sein de compostions de valeur patrimoniale, relevant de réglementations distinctes et parfois contradictoires, notamment pour la gestion et les replantations du patrimoine végétal (allées, bosquets, arbres isolés ou en groupes, boisement, collections dendrologiques et botaniques, …).
4. Quelle est votre vision de la recherche appliquée et, selon votre expérience, quels sont les facteurs clés pour réussir à transformer des concepts scientifiques en solutions concrètes sur le terrain ?
Le projet Bio/Pat révèle la plus-value associée à une recherche appliquée lorsque celle-ci se construit au départ du terrain et en concertation intime avec les acteurs concernés, principaux destinataires de l’outil ainsi « coconstruit ». Les concepts scientifiques mobilisés pour l’élaboration du processus complet de la recherche (définition des notions, cartographie et méthode d’évaluation) et l’analyse des données de terrain récoltées à travers une sélection de cas d’étude sont transférés dans un outil dynamique apportant des solutions concrètes aux gestionnaires. La complémentarité des profils des chercheurs a permis de développer une triple approche : scientifique (conception méthodologique), technique (maîtrise de la cartographie et conception d’un outil numérique) et pratique (connaissance du terrain et préconisations d’interventions adaptées).
5. Quelle contribution majeure espérez-vous apporter à la société à travers l'aboutissement de vos travaux ?
L’outil Bio/Pat actuellement en phase de développement répond aux attentes des propriétaires et gestionnaires de sites patrimoniaux en manque d’aide et de reconnaissance de la part des autorités publiques qui ne disposent ni du personnel ni des compétences nécessaires pour élaborer des plans de gestion adaptés aux problématiques spécifiques rencontrées sur le terrain. La crise environnementale et le changement climatique avec le cortège des problèmes sanitaires touchant le patrimoine arboré et la raréfaction de l’eau accentuent encore le constat, justifiant pleinement que les institutions de recherche et d’enseignement supérieur encouragent des projets de recherche appliquée en concertation et en soutien avec les acteurs de terrain.
6. Si vous deviez choisir un jardin pour représenter votre personnalité, ce serait lequel ? Et surtout, pourquoi ?
Pour une historienne des jardins, toutes les formes jardinées ayant vu le jour depuis la plus haute antiquité constituent autant d’expressions de la diversité culturelle, révélant tout à la fois les poncifs esthétiques, les avancées scientifiques et techniques, les goûts et les modes des sociétés qui les ont pensées et mises en œuvre. Cette incroyable diversité des formes issue de modes de pensées, de pratiques et de savoir-faire parfois millénaires m’interpelle et nourrit inlassablement ma curiosité et mon imaginaire. Imperceptiblement, elle alimente mes projets à travers une créativité à la fois intellectuelle et sensible. Ma passion pour l’histoire de l’humanisme et les idées des Lumières me conduit naturellement vers les jardins italiens, au dessin rigoureux mais empli de facéties et, tout à la fois, vers les jardins anglais inspirés initialement de la beauté sublime des paysages de la campagne italienne. Comme disait Jules Buyssens, célèbre horticulteur et concepteur de jardins belge dans l’entre-deux-guerres, « la nature ne fait pas de jardins » mais en tant que produit de l’esprit humain, conçu et modelé avec des éléments de la nature, les jardins constituent bien une « troisième nature » ou une « surnature ».
Un visage derrière la recherche - Nathalie de Harlez de Deulin